michel_ma_tranchee

Si Monsieur Black M passe par là, il lira ce que probablement son grand père a vécu. Et peut-être nous écrira-t-il un rap en rapport avec ce que cette guerre a détruit en Europe et, pas ricochet, dans le monde entier. Peut-être ciblera-t-il mieux ses colères...

— La vie des tranchées, c'est dur, n'est-ce pas ?

— Euh... Oui... Ah ! dame, c'est pas rigolo toujours...

— Quelle admirable résistance physique et morale vous avez ! Vous arrivez à vous faire à cette vie, n'est-ce pas ?

— Mais oui, dame ! On s'y fait très bien.

— C'est tout de même une existence terrible et des souffrances, murmure la dame en feuilletant un journal qui contient quel­ques terribles photos de terrains bouleversés. On ne devrait pas publier ces choses-là, Adolphe !... Il y a la saleté, les poux, les corvées... Si braves que vous soyez, vous devez être malheureux ?

Volpatte, à qui elle s'adresse, rougit. Il a honte de la misère d'où il sort et où il va rentrer. Il baisse la tête et il ment, sans peut-être se rendre compte de tout son mensonge :

— Non, après tout, on n'est pas malheureux... C'est pas si terri­ble que ça, allez !

La dame est de son avis :

— Je sais bien, dit-elle, qu'il y a des compensations ! Ça doit être superbe, une charge, hein ? Toutes ces masses d'hommes qui mar­chent comme à la fête ! Et le clairon qui sonne dans la campagne : « Y a la goutte à boire là-haut !» ; et les petits soldats qu'on ne peut pas retenir et qui crient : « Vive la France ! » ou bien qui meurent en riant !... Ah ! nous autres, nous ne sommes pas à l'honneur comme vous : mon mari est employé à la Préfecture et, en ce moment, il est en congé pour soigner ses rhumatismes.

— J'aurais bien voulu être soldat, moi, dit le monsieur, mais je n'ai pas de chance : mon chef de bureau ne peut pas se passer de moi.

(...)

— Chacun son métier, mon brave, dit à Tirette, à l'autre bout de la table, un homme dont la physionomie est colorée de teintes puissantes. Vous êtes des héros. Nous, nous travaillons à la vie économique du pays. C'est une lutte comme la vôtre. Je suis utile, je ne dirai pas plus que vous, mais autant.

Je vois Tirette — le rigolo de la bande ! — qui fait des yeux ronds dans la fumée des cigares, et je l'entends à peine dire d'une voix humble et assommée :

— Oui, c'est vrai... Chacun son métier.

Nous sommes partis en douce. Quand nous quittons le Café des Fleurs, nous ne parlons guère. Il nous semble que nous ne savons plus parler. Une sorte de méconten­tement crispe et enlaidit mes compagnons. Ils ont l'air de s'aperce­voir que, dans une circonstance capitale, ils n'ont pas fait leur devoir.

— Tout c'qu'i' nous ont raconté dans leurs patois, ces cornards-là ! grogne enfin Tirette avec une rancune qui sort et se renforce à mesure que nous nous retrouvons entre nous.

— On aurait dû s'saouler aujourd'hui ! répond brutalement Paradis.

On marche sans souffler mot. Puis au bout d'un temps :

— C'est des moules, des sales moules, reprend Tirette. Ils ont voulu nous en foutre plein la vue, mais j'marche pas ! Si j'les r'vois, j'saurai bien leur dire !

— On n'les reverra pas, fait Blaire.

— Dans huit jours, on s'ra p't'êt' crevés, dit Volpatte.

Henri Barbusse. Le Feu.