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L'histoire de ma petite dernière commence dans le rire et finit dans les larmes.

Rire d'avoir joué au plus malin avec un garagiste malhonnête. Ce monsieur avait imaginé, avec un vendeur son complice, de reprendre à un retraité de 68 ans son AZAM de 24 000 km (urgent le remplacement, non ?) pour lui fourguer une 2 cv 6 neuve, au grand dam de sa dame et ministre des finances. Et, tenez-vous bien, la soustraction se faisait à 1500 F. Même en 1976, c'était léger-léger pour ce qui reste la Rolls des 2cv : « chromes » par-ci par-là, moelleux sièges d'Ami 6, hayon et coffre plat, c'était presque une 4L. J'appris la magouille en gestation, je fonçai chez l'ancêtre et son dragon monétaire, je leur proposai 100 F de plus. Tope-là ; je sors mon chéquier, je paie rubis sur l'ongle, je file avec ma belle endormie (dame, Pépé n'avait pas dû souvent passer la surmultipliée) que je peux enfin rôder : la consommation d'huile en pâtit... Tête du margoulin quand je m'arrêtai faire le plein d’essence chez lui. Jaunisse, visage de bois et soupe à la grimace : je ne m'arrêtai plus jamais.

Je roulai quelques mois dans le luxe, le calme et la volupté : plus de pédiluve à la première averse, plus d'opération portes ouvertes comme à Magiprix, plus de saut de sauterelle à chaque départ.

Jusqu'au triste jour où un pauvre type à qui j'avais prêté assistance et clés disparut avec Jolly Jumper V, avecson beau volant à quatre branches ex-Bébé Peugeot 1910 trouvé dans une décharge, et avec ma meilleure pipe, l'irlandaise au bec recourbé et au goût savoureux. Je les ai regrettés presque comme elle ; mais pas autant que d'avoir aidé un zonard en perdition qui ne sut jamais à quel point les blessures de confiance sont les plus longues à cicatriser...

Voilà. Les années ont passé. Fini les Jolly Jumper. Maintenant, je roule content dans une vraie voiture, rapide, confortable et surtout, étanche. Pourtant, je refuse d'oublier mes vieilles emmerdeuses. Malgré leurs caisses pourries, leurs directions de camion, leurs cardans déboîteurs, leurs chauffages cyclothymiques, leurs essuie-glaces aussi baladeurs que discrets, et leurs à-peu-près-tout ce qu'un automobiliste sensé d’aujourd’hui refuse avec la dernière énergie, elles m'ont prosaïquement transporté et prodigieusement amusé !