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Le suicide au travail n'a jamais vraiment quitté l'actualité. A voir nos Robins Déboisent du gouvernement prendre aux pauvres pour donner aux riches, ça risque pas. Il y a un certain temps, j’ai lu ça dans un forum : Comme si on était éduqué à se déprécier au lieu d'être éduqué à ruer dans les brancards. Après le suicide d'une postière, j'avais écrit ce qui suit, et n'a hélas pas perdu de son actualité :

Plus encore que l’éducation, il y a tout un discours entendu depuis, en gros, l’arrivée de la crise en 1973, sur le « coût du travail ». Sur le fait qu’on peut, avec les technologies modernes toussa, réduire ce travail. Qu’on peut le perfectionner scientifiquement comme on le fait des sportifs dits de haut niveau : dopage, surentraînement, records toujours à battre et tant pis si l’individu est précocement usé. Les premiers à avoir subi ça furent les boxeurs. Et quand un salarié meurt, on peut chanter Qui a tué Davy Moore ? avec son sinistre refrain de « c’est pas moi ». Quand un salarié meurt, ça fait une charge salariale de moins pour Mr et Mme MEDEF-CAC40, une personne de moins à virer.

Autrefois, on pouvait avoir un travail pour la vie, travail qu’on avait appris, pour lequel on s’était formé, dans lequel on s’était lentement, patiemment, perfectionné, où on pouvait trouver du plaisir, de la reconnaissance. On pouvait même être fier de sa dureté, voir les mineurs, les pêcheurs, les métallurgistes. On était solides.

Maintenant, on peut avoir du travail (quand il y en a) sans lien avec sa formation, d’un niveau inférieur à celle-ci, mal payé, ennuyeux, stressant, volatil au gré du patron, sans reconnaissance, un travail dont on ne nous dit jamais qu’il rapporte mais toujours qu’il coûte. On n’est plus qu’un pion sur l’échiquier de la réussite patronale.

Les classes laborieuses (reprise voulue de cette appellation désuète, du temps où on avait de la fierté même si c’était pour aller crever à petit ou grand feu dans une mine) sont aujourd’hui niées (cf le sinistre Terranova, non, détruita), cassées, et elles contribuent elles-mêmes, par ces suicides, à cette négation. Voir comment elles ne se sont pas mobilisées contre l’ANI.

On était solides et solidaires. On se suicide parce qu’on croit être seul. Cette solitude est tout ce qui reste des solidarités enfouies jour après jour dans la crise, ce superbe instrument de domination (on parlait jadis de profiteurs de guerre, parlons maintenant de profiteurs de crise). Les grandes mobilisations qui furent pendant plus d’un siècle une constante de la classe ouvrière (un concept obsolète, dirait Terranova, heu, Terrabrûla) ont disparu : les dernières furent pour sauver les retraites, avec le résultat nul qu’on sait. Et les rares utopistes qui osent encore répondre par la violence à la violence patronale, faute d’avoir été écouté avant, se retrouvent devant un tribunal.

On se suicide car il n’y a pas d’autre issue. Pendant des années, les salariés ont accepté de se laisser enfoncer dans l’entonnoir des renoncements car ils croyaient à sa sortie vers un renouveau de leurs droits, un retour à la prospérité d’avant, oh, une prospérité modeste, qui n’a rien à voir avec les golden hellos, les golden parachutes et nos produits de luxe dont on nous dit que la vente monte en flèche grâce aux Chinois (enfin, aux nouveaux riches chinois, pas à ces milliers de mingongs qui vivent dans des clapiers). Ils réalisent maintenant que la seule sortie est dans le vide.

Le suicide a parfois une dimension punitive d’autrui, de l’entourage qu’on accuse d’un sort invivable. J’espère que ce n’est pas le cas ici, que ces gens ne se sont pas tués pour punir leurs chefs. Car ceux-ci, hormis le court temps des condoléances en larmes de crocodile, s’en foutent éperdument, on le voir bien avec la réaction du Bailly de la Poste. Normalement, les syndiqués présents à l’entretien avec lui auraient dû lui « mettre un pain » (je cite). Ils ne l’ont pas fait, et Bailly s’est permis de s’essuyer sur la mémoire de la morte car il savait qu’ils ne le boulangeraient pas, ces pleutres.

« Mettre un pain ». J’en suis, moi le non-violent, à rêver que se lèvent de nouvelles Action Directe qui aillent trucider Bailly, Gohsn, Cameron etc. Qu’obtiennent les millions de Grecs, d’Espagnols, de Portugais indignés qui manifestent ? Rien.

PS (pas le P« s », hein !). Je viens de trouver sur un vide-grenier le tome IV des Mystères de Paris, Eugène Sue, 1848, ce qui ne nous rajeunit pas. Merveilleux style emphatique et naïf, dont voici un extrait : « Les sinistres régions de la misère et de l’ignorance sont peuplées d’êtres morbides, aux cœurs flétris. Assainissez ces cloaques, répandez-y l’instruction, l’attrait du travail, d’équitables salaires, des justes récompenses, et aussitôt ces visages maladifs, ces âmes étiolées renaîtront au bien, qui est la santé, la vie de l’âme ».

Travail attractif, salaires équitables, justes récompenses : Gégène est d’une totale actualité !