1749

 

Ils tenaient un improbable café-restaurant-boucherie-pompe à carburant dans une ancien relais de poste. Le café-restau : une grande salle sombre et sale, des tables à quatre autour d'une immense table en bois construite autour d'un pilier central, percée à une extrémité pour faire tomber les pièces dans un tiroir à clé. Chaises de paille branlantes et des occupants chroniques ne valant guère mieux. On y avait mangé une fois, le menu ouvrier (et le seul servi). Vin de pays, honnête, et une tranche de viande tendre et goûtue, débordant de son assiette de petits pois, venue de la partie boucherie.

Partie que les services vétérinaires auraient pu fermer : sciure par terre pour cacher brisures d'os, bout de ficelle, etc. – que je vous laisse deviner. Au-dessus de la table de boucher, une étagère en marbre n'ayant jamais vu d'éponge. Une plaque fendue tenait par l'opération de deux boites de conserves superposées à l'étiquette mangée de taches d'humidité. Les prix, marqués à la craie sur une sorte de grande ardoise, ne changeaient jamais car ils étaient faux. Le patron en donnait une explication simple : si j'achète cher je vends cher, si j'achète pas cher je vends pas cher, point. J'étais venu un jour avec une liste de viandes diverses à acheter pour brochettes, il la modifia d'autorité décidant que celle-ci et celle-là n'étaient pas bonnes : les avait-il ou non je n'ai jamais su, sauf qu'on s'est régalé. Les gens du pays ne boudaient pas cette boucherie car le patron savait acheter et savait préparer, et personne n'en est mort.

Quand un automobiliste se manifestait (mais ça lui arrivait d'attendre) ils le servaient sans un mot sans un regard et il n'est pas sûr qu'ils se lavaient les mains pour reprendre viande, hachoir ou verres des buveurs.

Bourrus comme pas permis.

On en connaissait la raison : ils avaient perdu leur fils unique, et ne continuaient à vivre que parce que c'est comme ça. Lui avait un passion d'oubli : jouer aux courses. Elle, on savait pas.

L'âge venu, il finit par mourir. Elle ne pouvait pas continuer seule, et vendit tout à un gros commerçant du pays, qui lui promit de faire revivre le relais.

Une fois l'achat terminé, il envoya un bulldozer dedans pour créer un accès routier à la zone commerciale qu'il venait de monter.

La nuit suivante, elle mourut.

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