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Ayant remis les yeux dans les livres de Guareschi, je suis à Don Camillo et Peppone. S'y retrouvent la gravité amère évoquée dans un précédent article, et la compassion pour les enfants victimes. Ainsi Rosa l'handicapée, qui défend son grand-père à la carabine contre sa famille de rapaces, que don Camillo prendra sous sa protection. Et surtout cette nouvelle terrible, Le Pylône. Deux garçons de pas dix ans ont reçu en cadeau empoisonné le conflit de leurs pères, Peppone et Scartini. Cadeau qui va les faire se battre, au point que le fils du deuxième croit avoir tué l’autre d'un jet de pierre. Épouvanté par une mort qu'il n'avait pas voulue, il fugue et escalade un pylône électrique au bord du fleuve. Guareschi, avec son habituel goût de l'ellipse, ne dit pas si c'est par protection ou pour se suicider. Les deux pères ont beau s’être rejoints pour sauver l'enfant, il refuse de descendre. Et l'arrivée des gendarmes déclenche la suite, que je laisse à l'auteur :

« Peppone s'élança sur la digue pour les chasser, mais trop tard. L'enfant les avait vus et il était comme fou. Ses mains n'avaient plus de force. Un cri d'angoisse infini traversa l'air. L'eau du fleuve tranquille trembla.

Don Camillo alla sur la digue (...). Puis il descendit vers le fleuve et s'arrêta au bord de l'eau. Combien de jours avaient passé depuis ? Peut-être beaucoup, mais le temps ne compte pas. Le fils de Peppone avait guéri et désormais il avait oublié le caillou ; mais Scartini n'avait pas oublié son petit garçon, parti ainsi, devant ses yeux.

Don Camillo regardait l'eau du grand fleuve et murmura : « O toi qui recueilles les voix de la montagne et de la plaine. Toi qui as vu les angoisses des siècles passés et vois les nôtres, raconte aux hommes cette histoire ; dis-leur : vous nourrissez en vos cœurs la semence de la haine, vous lâchez une bête féroce qui ensuite vous échappe complètement et fait des ravages dans la chair tendre des corps. Une bête qui, la nuit, se promène dans les campagnes endormies et pénètre dans les maisons*. L'aube venue elle se mêle à la horde qui bat les routes du monde entier. Dis aux hommes : ayez pitié de vos enfants, Dieu aura pitié de vous ».

Le fleuve continuait à porter son eau à la mer. Toujours la même eau depuis des milliers et des milliers d'années. Les histoires vont à la mer, puis remontent à la montagne et de la montagne vont à la plaine. Ce sont toujours les mêmes et les hommes les écoutent mais n'en comprennent pas la sagesse. La sagesse est ennuyeuse comme les mille et mille don Camillo qui, ayant perdu la confiance dans les hommes, parlent à l'eau des fleuves. »

Fin où sourd à nouveau l'amertume désabusée de l'auteur. Fin d'un passage où nous surprend un lyrisme inhabituel, mais parions que Guareschi a fait exception à sa règle en l'honneur d'un autre des ces « enfants morts dans l'année » (voir Tachan ailleurs dans ce blogue)...

Guareschi est un auteur bien oublié. On a tort, car là (comme ailleurs) il nous parle toujours, il plaint les enfants des guerriers des guerres saintes d'aujourd'hui, poussés à haïr et à tuer, à se haïr et à se tuer par la faute des hommes.

* Bête qui rappelle le tigre de la Nuit du Chasseur, évoqué ci-dessous dans un commentaire :

http://misentrop2.canalblog.com/archives/2016/02/20/33398396.html

 

(Merci à Sébastien Lemar d'Arrêt sur Images, mon excellent attaché de presse, qui m'a fort involontairement encouragé à écrire cet article !)