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Texte écrit à la fin de la Guerre d'Algérie. A la fois intemporel et d'une totale actualité...

LA FORÊT DE MONTFERMEIL

II y a cent ans, dans une France « autoritaire » cousine de la nôtre, les Misérables paraissaient en librairie. Il est bon de rappeler l'accueil officiel qu'ils reçurent : silence ou haine. Le silence : en ce printemps de 1862 où s'échelonnent leurs livraisons, Sainte-Beuve, empereur des critiques, consacre ses « Lundis » au roman d'un sieur Pontmartin. Et la haine : toute la presse se déchaîne, des conserva­teurs (Veuillot, Barbey d'Aurevilly) aux libéraux (Lamar­tine et George Sand). Pas un échotier qui ne ricane, pas un écrivain qui ne dénigre plus ou moins habilement cet écrasant rival. L'injure est d'autant plus facile que l'auteur est proscrit et n'a de vrais amis que ses innombrables lec­teurs. Et d'ailleurs, en cent ans, en aura-t-il jamais d'autres ? Peu avant 39, un journal demanda à quelques romanciers en vogue : « Quel est, selon vous, le plus grand roman du XIXe siècle ? » La réponse, bel exemple d'auto-défense profes­sionnelle, fut : Dominique, de Fromentin. Parbleu ! N'im­porte qui, avec un peu de chance, peut écrire Dominique. On cita tout de même Madame Bovary, Le Père Goriot... Mais aucun de ces frileux gendelettres ne mentionna les Misé­rables.

Je me rappelle mon étonnement naïf devant cet « oubli ». Mais j'avais tort : aujourd'hui, si l'on me posait cette question, je répondrais sans hésitation le Rouge et le Noir. Car Les Misérables, c'est vrai, n'entrent pas en lice. Les Misérables ne sont pas un roman. Les Misérables sont une somme de la condition humaine, comme Don Quichotte et Robinson Crusoe.

Don Quichotte, Robinson, les Misérables... Ces trois livres traitent du même sujet, un homme sur l'âpre chemin de son salut. Et à qui sait les lire, dans l'ordre, se dévoile toute l'his­toire de l'humanité.

A vrai dire, un autre livre, de même envergure, les avait précédés : La Divine Comédie. A ceci près que Dante, homme du Moyen Age, cherchait son salut au ciel tandis que les héros suivants, hommes des temps modernes, le chercheront sur terre. Encore incertain, la tête dans l'irréel, Don Qui­chotte veut sauver le monde : ce monde de la Renaissance qui se retire lentement de Dieu sans s'être donné une morale : ce monde chaotique où l'idéal bafoué tourne à la dérision. Il se fait lui-même dérisoire, porte-glaive bur­lesque, chevalier de la folie ; il meurt, et l’Église récupère ce juste. Robinson, lui, est d'une époque plus réaliste : celle où les hommes apprennent à maîtriser la nature. Rejeté par un naufrage des cités imparfaites, abandonné dans une île vierge, Robinson, réduit à lui-même, en lui-même retrouve la civilisation. Il remonte le cours du savoir et devient patiem­ment son propre démiurge ; avec une foi et une obstination géniales, il triomphe des éléments et prouve à l'univers que l'homme est l'unique régisseur de toutes choses. Que reste-t-il à accomplir ? Le retour aux hommes et l'ultime révolu­tion, la révolution sociale. Œuvre de justice et d'amour, ce sera celle de Jean Valjean.

Trois hommes. Tous trois, solitaires. Et tous trois, étran­gement chastes. Il est remarquable que Jean Valjean qui ne vit pas, lui, dans une île déserte, ne connaît pas une seule femme. Pourquoi ? Hugo nous le suggère : parce qu'il est veuf (« Jean Valjean était le Veuf comme Cosette était l’Orpheline »). Veuf de qui ? De Fantine. Oui, cette fille perdue que tout le monde a achetée et possédée sauf lui, Jean Valjean l'a épousée en secrètes noces, en noces « cour­toises », comme Don Quichotte sa Dulcinée. Mais là s'arrête la comparaison, ou plutôt, là elle prend son essor : car Dulcinée n'était qu'une Dame de Beauté et Fantine est l'hu­manité tout entière. Humanité souffrante, désespérée et tombée si bas que seul un forçat peut la sauver. Mais il survient, ce fort, ce fidèle. Et le merveilleux mariage s'accom­plit : Valjean ne quitte la main de Fantine morte que pour prendre la main de Cosette vivante. Ces noces ont lieu par une nuit de doute et d'épouvante, dans la forêt fantoma­tique de Montfermeil. Et, à partir de cette nuit-là, main dans la main, Jean Valjean conduira l'humanité nouvelle, fille du désordre ancien et de l'ancienne douleur, au seuil de son destin de joie.

Voilà bien des années que je relis ponctuellement les Misé­rables ; et chaque fois, l'apparition de Jean Valjean dans la forêt de Montfermeil m'émeut comme au premier jour. Je redeviens enfant : je ris d'amitié, je ris de complicité et de tendresse devant ce super-Tarzan, cet archi-Cow-Boy, cet énorme Géant terrible et débonnaire. Cette fois, pourtant, le rire se brise. C'est que la forêt de Montfermeil, nous y sommes en ce moment ; et les terreurs de Cosette sont nos terreurs. Dans le jeu trouble des arbres, du vent et de la nuit, Cosette imaginait des démons dévorants. Nos démons à nous revêtent des formes plus visibles. Ils se nomment, ils montrent leurs gueules. Ils tuent, ils plastiquent, ils bar­bouillent les cadavres de leurs victimes d'inscriptions obscènes, ils achèvent les blessés dans les hôpitaux. Ils fusillent une seconde fois Lorca en la personne de Feraoun. Et surtout, ils proclament leur ignoble dessein : ramener l'humanité en deçà de son évolution, refaire d'elle une putain résignée, la fille soumise du Bourgeois et du Soudard. Réels ? Certes, ils sont bien réels. Et pourtant, regardez-les bien : leur substance est chimérique. Ils ont beau hurler, massacrer, brandir la bombe et le couteau, ils ne sont jamais qu'un passé aboli, une projection d'anciens cauchemars. Cette forêt épouvantable qui nous cerne, il suffirait de notre luci­dité pour en rire et de notre volonté pour l'abattre. Aujour­d'hui, comme hier, le salut ne devrait pas venir des diri­geants, des notables, de ceux qui ont plus ou moins partie liée avec des fantômes — voyez, ici et là, leurs misérables complaisances pour l'OAS — mais de nous. De nous seuls. Du peuple que Victor Hugo incarna, il y a un siècle, dans cet Hercule-forçat.

Alors, ô Quichotte ! nous prouverons que l'action est la sœur du rêve ; alors, ô Robinson ! nous régenterons, non plus une île, mais la terre et le cosmos. Tel est le message des Misérables, le plus grand livre du XIX° siècle, l'un des plus grands de tous les temps.

 

Morvan Lebesque