sepulture-familiale-saint-germain-en-cogles

 (Extrait d'un livre à paraître si les dieux de l'édition le veulent)

...Même si la mort ne lui plaît guère, il aime visit­er les cimetières. Rien de morbide à cet amour, car il pense que c’est peut-être eux qui en ap­prennent le plus sur le pays qu’on dé­couvre. Perchés en montagne avec les guides morts au travail (et parfois, semblant vouloir encore les aider, enterrés près des victimes de l’accident d’avion ou d’escalade pour les­quelles ils ont donné leur vie), côtiers avec les péris en mer à la tombe vide comme est vide le cœur de leurs parents, de campagne où nombre de sépultures portent souvent les mêmes noms en trace d’une famille n’ayant guère migré. Ou au cœur des grandes villes, avec leurs quartiers réservés aux caveaux des familles de consé­quence, plus somptueux et vultueux les uns que les autres, pendants funèbres des ports de plai­sance où voisinent les yachts à qui aura le plus long et le plus haut, chrysanthèmes ici contre glaïeuls là, ne manquent que pastis, glaçons, starlettes lé­gères et court vêtues. Il n’oublie pas les tombes abandonnées, en décomposition dans une deuxième mort, les plus impression­nantes furent une fois les derniers berceaux d’enfants englou­tis par le sable, ne surna­geaient que leurs pe­tites croix de fonte partant de guingois et ron­gées par la rouille.

Il examine les dates, ému par celles des tombes collectives révélant en creux des drames de fa­mille, accidents ou maladies en série rajoutant des couches au malheur. Il recherche celles sorties des sentiers battus. Ainsi, livrant sans retenue de l’émotion, le der­nier ciel de lit d’une jeune femme morte en couches, un cube de granit gris incongru parmi toutes les croix, gravé de ce mélancolique « Elle n’a pas vu les yeux de sa fille s’ouvrir à la lumière du jour ».

Sa préférence va aux cimetières jouxtant les églises. Cela parce qu’il s’agit alors de petits villages lui qui ne prise guère l’anonymat des grandes villes. Et surtout parce que nos an­cêtres y voyaient un signe saint et sain de la double face de la mort : une calamité qu'il convenait de conjurer à l’aide de Dieu, et une fatalité qu’il y avait lieu de connaître pour ne pas méconnaître le vrai prix de la vie. Et com­ment mieux acquérir cette science qu’en traver­sant régulièrement le champ du repos éternel, qui finit de plus par perdre à l’usage son côté inquiétant. Science inculquée parfois sans mé­nagement, ainsi cette inscription découpée dans le métal en haut du portail d’entrée de tel petit cimetière montagnard de sa connaissance où ses petits-enfants aiment flâner, il ne repose ja­mais qu’à quelques pas de leur maison : Nous avons ete ce que vous etes, vous seres ce que nous sommes. Le forgeron connaissait mieux Corneille que l’orthographe.

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J'ajouterais bien quelques lignes à ce texte après avoir découvert dans deux ou trois cimetières de campagne des sépultures d'un genre particulier : celles où maître et serviteurs voisinent dans le repos éternel. La plus belle est un enclos contenant deux tombes symétriques : la série des « de » (comme on disait autrefois quand on voulait faire plus court que « noms à coulisses ») et celle des domestiques, avec un mot de merci chaleureux en haut de la dalle.

Tombes anciennes, bien sûr, de la haute époque du paternalisme chrétien. Car si ces domestiques devaient être disponible jour et nuit (et pour des obligations parfois peu en rapport avec la morale), ils étaient généralement respectés et les enfants du château apprenaient, parfois aux dépens de leurs fesses, à ne pas déroger. Enfants qui pouvaient s'en faire des parents de substitution, notamment les gouvernantes, donnant une tendresse que ne prenait pas le temps de donner Madame leur mère, trop occupée à sa toilette et à paraître en porte-étendard de Monsieur leur père, trop occupé à chasser ou perdre des fermes au jeu.

Et, même devenus inutiles avec l'âge, ils restaient au château, assurés d'une vieillesse paisible et entourée.

Maintenant, le salarié âgé (allez, 50 ans), notamment parce qu'il est devenu une moins bonne valeur travail et trop cher grâce aux droits sociaux qui permettent (allez : permettaient) de faire un carrière, c'est : dehors !

Comme dit l'autre, qui a une jambe de bois en fer : le progrès fait raaage !