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Pendant longtemps, j'ai ignoré cette BD de Tome et Janry. Cela parce que je n'aimais pas leur reprise de Spirou et Fantasio, tant je divinisais (oui, je sais, ça surprend) le travail de Franquin sur l'autre héros à houppette dont j'ai longtemps cru qu'il l'avait créé. Et puis je me suis laissé tenter. Et c'est sans regret.

D'abord, j'ai été agréablement surpris de voir que les auteur s'éloignaient délibérément des scénarios et de l'esthétique franquinienne (j'ai tous les droits, moi). C’était bien autre chose que les mauvais continuateurs de Goscinny et Morris.

Ensuite, j'ai ri de bon cœur devant les planches où la dernière case contient une catastrophe, et Franquin sait s'il y en a (c'est donc là un hommage de Toméjanry à l'ancien).

J'ai été, comment dire sans faire équivoque, épaté par le culot des auteurs n'hésitant pas devant la sexualité aussi bien infantile (les douches, la piscine, les bisous en cachette, le rinçage d’œil en tous temps et en tous lieux, les revues friponnes achetées en loucedé, tout ça) que sénile (ah Grand-Papy n'hésitant pas à faire de son garnement de tifils un complice de ses fredaines avec sa Gourmandine aussi sourde que gamine et goulue).

Amusé par la composition irréaliste du corps enseignant d'une école inhabituelle : les principaux étant l'abbé Langelusse, d'une colossale naïveté dans sa tenue ecclésiastique limite drag-queen, le non-sportif Désiré Mégot, crade, soiffard, plus bête (beaucoup) que méchant, la toute meugnonne Sœur infirmière*, Mademoiselle Chiffre la pulpeuse prof de maths mais sans angles et Melchior Dugenou son amant laid et taille nain de jardin (leur seul point commun : les lunettes), amateurs de prouesses éroto-acrobatiques dévêtues et nocturnes (ça permet de dessiner des femmes à poil sans trop provoquer Anastasie).

Ce qui est parfaitement réaliste c'est le comportement des gosses, capables aussi bien de solidarité que de méchanceté (voir ce que subissent Masseur le souffre-douleur ou Marie-Fernande, alias Serpent à lunettes). D'amitié à vie et de trahison. De culot et de peurs. D'envies et de regrets.

Ce qui est touchant c'est le rapport entre le petit Spirou et son grand-papy (« ma grande personne préférée »). Ils en font et ils s'en disent, ces deux-là... Au même niveau d'âge, il y a aussi son autre grand-mère, Léontine Culot, une sorte de Tatie Danielle shootée au TNT, aimable comme une planche à clous. Et tante Phlébite, le voisin qui s'habille en femme et garde le gamin chez lui-elle ? Mettre un tel personnage dans une BD pour enfants, il fallait oser, et vouloir leur apprendre la tolérance... Et Vessie, la citerne à pisse sur quatre pattes ?

Ce qui est troublant c'est la quasi absence du père. Est-ce que les auteurs n'ont pas voulu toucher au « vrai » Spirou, ou pour marquer l'absence, réelle ou symbolique, de nombre de pères dans les familles ? Autres hypothèses, chers lecteurs silencieux ?

Presque tous les albums commencent par une histoire à part (quelquefois, à la fin). Deux particularités : elles sont en voix off, et souvent d'une poésie rêveuse ou mélancolique.

* On est donc dans une école catholique, fait confirmé parfois par la présence d'un crucifix au mur de la classe. A voir le comportement des garnements, on se dit que l'entreprise n'est pas si efficace que ça. Ajoutons que, sur les vide-greniers, mes principaux acheteurs sont des enfants, pas du tout racailles et accompagnés par leurs parents. Comme quoi...