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Ah Todd, saint patron des péremptoires. Son livre post-attentats de Charlie-Hebdo réduit les manifestants du 11 janvier à l'état de catholiques-zombies. Dans un passage de ce long sermon, il se livre en sus à un réquisitoire contre « les vieux ». J'en pique quelques extraits carabinés :

Le temps d’insertion très court du lignage dans la société française explique une bonne partie du taux de chômage supérieur des jeunes d’origine maghrébine.

Pas question ici d'une autre explication : l'allergie aux contraintes de la partie mâle de ces jeunes, élevée comme des pachas par des mères soumises. Là où j'habitais il y a deux ans, mon sympathique voisin né à Oran avait des enfants : alors que ses filles avaient depuis longtemps volé de leurs propres ailes, appuyées sur de bonnes études, les garçons étaient encore là à glander chez papa-maman.

On ne saurait, pour autant, réduire l’oppression des jeunes à sa dimension économique. Au-delà du jeunisme de Canal +, nous pouvons voir sur nos écrans défiler l’après-midi des publicités traitant de la baignoire sécurisée, de fuites urinaires et d’assurances obsèques.

Quelle horreur, ces pubs répugnantes, évocatrices de réalités plaisant pourtant guère à ceux qui les subissent, quand Todd n'a rien à dire du gavage des gosses à force de produits chimico-sucrés. Et rien à dire du jeunisme hors-Canal, un des maux de notre époque où ne vaut que ce qui est à la mode, nouveau même si c'est de la gnognotte, du frelaté. Où dans les écoles on a un mal fou à inculquer aux élèves la connaissance des temps du passé et du passé tout court, demandez aux profs d'histoire, à ceux qui veulent montrer un film en noir et blanc. Où « ringard » est le mot-clé pour dénigrer tout ce qui ne vient pas de sortir donc d'arriver sur le marché et dans les caddies avec sortie de la carte bleue et entrée dans les caisses des marchands. Où « jetable » est un autre mot-clé.

Nous vivons dans un monde idéologiquement dominé par l’âge, dans lequel les jeunes sont incités à se préoccuper de leur retraite avant même d’avoir trouvé un emploi. Bien loin d’avoir des vieux qui restent jeunes d’esprit...

Es-tu bien sûr d’être resté jeune d'esprit, mon Manu, toi qui à longueur de pages donnes dans le travers qu'on reconnaît parfois aux gens dits d'expérience : la ramener à force de moi-je ? Où as-tu vu que les jeunes pouvaient se préoccuper d'une retraite qui ne peut s'obtenir qu'après avoir obtenu un emploi, emploi par ailleurs de plus en plus difficile à obtenir ? Et dis, comment libérer des places pour des jeunes si on oblige les gens à trimer plus longtemps ?

les sociétés les plus avancées fabriquent des jeunes programmés pour le vieillissement (…)

Ne me dis pas que tu rêves de programmer des jeunes pour qu'ils claquent dès leur fin d'activité salariée ? Une puce sous la peau et hop ? Que tu rejoins le désir des caisses de retraite : ramasser un max de fric, en rendre un mini ?

Sans tomber dans un moralisme de type religieux rétrograde, nous devons quand même constater que l’horizon social et moral qui est proposé aux jeunes des sociétés les plus avancées est franchement insuffisant, en dépit d’un progrès technologique qui demeure stupéfiant, exaltant même."

Tu crois encore, comme les scientistes du XIX° siècle, que le progrès technique entraîne ipso facto un progrès moral ? Que le chômage de masse, causé entres autres par le progrès technique, est un progrès social ? T'es vraiment sûr que le progrès demeure exaltant ? Progrès de l'hypersécurité mortifère, des gilets fluos pour tous (on attend le premier chien ainsi affublé), de la robotisation des rapports humains, de l'ubérisation des métiers et de la GPA pour tous (enfin, pour tous les riches) ?

Todd fait comme si les vieux de maintenant étaient les premiers vieux à écraser les jeunes. Il n'a jamais entendu parler des vieillards de Molière, du père Grandet, de ceux qui ont envoyé des millions de jeunes et pauvres dans la grande boucherie de 14-18 (dis Barrès, pourquoi tu tousses dans ton caveau ?).

Todd ne tape pas sur n'importe quels vieux : ceux de la « génération 68 » – qui aurait cru que notre sociologue parlait comme Sarko. Comme si cette génération avait été la première et la seule depuis Adam et Eve à trahir ses utopies (mais tout le monde n'est pas passé du col Mao au Rotary, j'en connais qui n'ont fait aucune carrière et sont restés des gens bien). Alors pourquoi elle et pas les autres ? Parce que (et c'est dit par celui qui l'a vécu, entre autres à Nantes), pendant plusieurs semaines, tout ce qui avait pouvoir politique, médiatique, syndical, local, était réduit à l'impuissance et cela, au vu et et au su de tout le monde. Les Todd de l'époque ont été eux aussi à la ramasse. Avoir été ainsi ridiculisés publiquement, ça ne se pardonne pas : la vengeance est un plat qui se conserve très bien et se mange froid.