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Au risque assumé de la plus sotte immodestie (heureusement que Najmi-le-dingue ne vient pas lire ce blogue), je dis qu'il est peu d'écrivains contemporains dont je jalouse le style. Jean Rouaud est de ceux-là. Sa virtuosité n'est jamais gratuite, le déroulé d'apparence complexe obéit non à une logique de mise en infériorité du lecteur (comme le fait certain Trissotin de Médiapart) mais à son projet d'auteur soucieux d'embrasser la totalité de son objet, d'aller au plus juste des lieux, des personnes, des sentiments. Il ne recourt jamais à la ponctuation expressive, ces points d'exclamation, d'interrogation, de suspension qui sont souvent le ketchup du style : une sauce qui sauve une viande fade. Avec une constante : la pudeur qui le fait ne quasiment jamais écrire «je », que son premier éditeur Jérôme Lindon (quand même) avait cru bon de critiquer, un Rouaud alors connu de ses seuls clients du kiosque lui avait tenu tête, et n'avait pas rejoint le camps des auteurs nombrilistes, ces produits-mode. Cette façon de se tenir faussement caché, je l'avais découverte dans une page de Des Hommes illustres, quand il écrit : « Pourtant, spontanément, vous comprenez qu'en ce vingt-six décembre mille neuf cent soixante-trois, votre père vient de mourir. »

Mort qui est, je ne l'ai pas réalisé tout de suite en lisant le premier tome de sa saga randomoise, la pierre fondatrice de son œuvre, l’événement qui l'a plongé dans un demi-deuil interminable, mort qu'il n'a vraiment pu exorciser qu'avec sa plume.

Vous allez retrouver cette pudeur, cet art de la suggestion à la fin d'une page d’anthologie :

...Il s’en était fallu d’un rien, d’un coup de pédale pas assez énergique, d’un détour trop long, d’une hésitation dans la recherche du lieu de rendez-vous, mais sans ce retard salvateur il serait aux côtés de son camarade Michel Christophe, arrêté presque sous ses yeux, poussé violemment dans une voiture, conduit à Nantes, torturé au siège de la Kommandantur, emprisonné puis déporté à Buchenwald d’où il revint à la fin de la guerre, maigre, tellement maigre avec cette fine enveloppe de peau épousant son crâne et ses os, que sa mère qui l’accueillit sur le quai de la gare hésita à refermer ses bras autour des pauvres formes de son fils de peur de le réduire en poussière, comme ces momies manipulées sans précaution à l’ouverture d’une sépulture ancienne, lui disant : « C’est bien toi », non pour s’assurer qu’il s’agissait bien de lui – mutilé, défiguré, comment n’eût-elle pas reconnu cette part d’elle-même ? – mais comme on s’étonne de la métamorphose d’un proche ; c’est bien toi, qu’on n’imaginait pas capable d’un tel prodige, c’est bien toi, cet équilibriste sur le fil de la mort. Et pendant des jours l’alimentant comme un enfant de bouillies et de viande hachée, respectant son silence, et lui, à mesure qu’il reprenait des forces, que son regard paraissait moins lointain, commençant à raconter les affres du corps : la faim, les poux, la vermine, la dysenterie, le froid, la fièvre, mais comment faire entendre cette faim-là à ceux qui évoquent en retour leurs privations, ces démangeaisons-là à se gratter jusqu’au sang et à la folie à ceux qui se plaignent que le savon était une denrée rare et ne moussait jamais, ce froid-là à ceux qui grelottèrent quatre hivers, cette fièvre-là à ceux qui empilaient sur eux couvertures et édredons, alors gardant le reste pour lui, ne confiant que bien plus tard à son camarade Joseph ce qui tourmentait ses jours et ses nuits depuis son retour et dont il avait été le témoin : cinq cents petits Gitans, entre cinq et douze ans, exécutés à la seringue, un à un, que l’on immobilisait sur une table pendant qu’un pseudo-chirurgien, liftier dans le civil, leur enfonçait une longue aiguille dans le cœur, y instillant un poison jaunâtre à l’effet foudroyant. Et son camarade, se rappelant sa lenteur à bicyclette et le hasard bienheureux qui lui avait valu de ne pas partager le même sort, se retenant de lui demander s’il avait fait partie de ceux qui maintenaient de force les petits martyrs.

(Lisez-le à haute voix, lentement ; plusieurs fois car vous devrez vous plier à la scansion roualdienne et si vous êtes comme moi ça ne marchera pas du premier coup...)