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(Nouveau rapatriement)

Voici un texte écrit dans les années 80, pour mes élèves – sujet classique de Brevet des Collèges : inventer une suite à un récit. Pédagogiquement, c'est tout bon : l'élève doit avoir compris l’œuvre étudiée pour réussir l'entreprise. C’était la première fois de ma vie que j’écrivais vraiment. Soyons zému. (Inutile de dire que ce film est de mes préférés)

JEUX INTERDITS, suite

Depuis cette sinistre matinée de l’été 1940 où Michel avait vu Paulette disparaître dans un nuage de poussière, la vie avait coulé qui ensable les souvenirs avec une douceur impitoyable et transforme les enfants sérieux en adultes affairés, les fillettes rieuses en ombres muettes et les garçons confiants en hommes amers à mi-temps.

Paulette, les noires années d’orphelinat passées, élevait des chiens en souvenir de celui qu’elle avait perdu, elle ne savait plus où. Michel avait repris la ferme paternelle, gardant intact le moulin où était morte son enfance, veillée inlassablement par Monsieur le Maire, le hibou séculaire. Ni lui ni elle ne s’étaient perdus de mémoire, partageant sans le savoir la même inquiétude : et si l’autre avait oublié ?

Quand Michel apprit par ses enfants l’existence de l’émission « Au nom de l’amour », il envoya au plus vite le récit de cette histoire remontée du fond de son enfance : allait-il retrouver celle que le tourbillon de la vie lui avait donnée puis reprise avec la même rapidité ? Ce qu’il ignorait c’est que, quelque part dans une maison parisienne, une maman qui avait les cheveux encore blonds de Paulette écrivait la même lettre. Pierre Bellemare, ému de cette rencontre fulgurante entre deux êtres qui, à travers les routines de la vie, n’avaient jamais cessé de s’entre-souvenir, décida exceptionnellement d’organiser les retrouvailles sur les lieux même de la déchirure.

Et c’est ainsi que l’on vit, une paisible après-midi d’été 198..., deux familles s’en aller de concert sous l’œil discret des caméras vers un vieux moulin, quelque part dans une vallée ensoleillée. Paulette et Michel, marchant lentement derrière la joyeuse troupe, plus interdits encore qu’à leur première rencontre, se racontaient avec des mots maladroits – des mots de grands – leurs vies séparées depuis tout ce temps et la secrète blessure qui les avait privés de jouir pleinement d’un amour offert sans compter par mari, femme et enfants. Arrivée au moulin, la troupe se fit silencieuse et laissa entrer dans les ruines ceux qui, autrefois, se protégeaient là du monde indifférent des adultes. Paulette, surprise, regarda Michel escalader lourdement l’échelle de meunier qui menait au nid de Monsieur le Maire. Et son beau regard étonné se voila de larmes imperceptibles – ou si peu... – quand elle revit, bercé par les mains d’homme de Michel, les mains de la fidélité, ce collier qui serait enfin et désormais le seul souvenir de ses parents disparus.

………

(La scène finale, avec le « tiens, garde-le mille ans » adressé au hibou paisible, reste pour moi un sommet d’émotion pudique dans la volonté de se battre contre le chagrin)

 

 

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